La folie vénitienne

« Il n’est pas rare de voir de grandes émigrations de peuples inonder un pays, en changer la face et ouvrir pour l’histoire une ère nouvelle; mais qu’une poignée de fugitifs, jeté sur un banc de sable de quelques cents toises de largeur, y fond un état sans territoire; qu’une nombreuse population vienne couvrir cette plage mouvante, où il ne se trouve ni végétation, ni eau potable, ni matériaux, ni même de l’espace pour bâtir; que de l’industrie nécessaire pour subsister, et pour affermir le sol sous leurs pas, ils arrivent jusqu’à présenter aux nations modernes le premier exemple d’un gouvernement régulier, jusqu’à faire sortir d’un marais des flottes sans cesse renaissantes, pour aller renverser un grand empire, et recueillir les richesses de l’Orient; qu’on voit ces fugitifs tenir la balance politique de l’Italie, dominer sur les mers, réduire toutes les nations à la condition de tributaires, enfin rendre impuissants tous les efforts de l’Europe liguée contre eux: c’est là sans doute un développement de l’intelligence humaine qui mérite d’être observé ».

–Daru, Histoire de la République de Venise (1819)