« Venise n’est pas une ville mais la représentation d’une ville. Et de même qu’au théâtre italien tout le dispositif pivote non sur la scène ou la salle mais sur la rampe qui les sépare, car s’il y avait plain-pied il n’y aurait pas spectacle, le décisif de Venise d’est pas Venise mais la lagune qui la sépare du monde profane, utilitaire et intéressé. Cette tranche d’eau fait office de ‘coupure sémiotique’. Pourquoi l’initié de Venise proscrit-il l’avion au catéchumène ? Parce que, parachuté au milieu de la scène sans s’être donné préalablement la peine d’y monter, ce dernier se priverait en partie (car heureusement il y a du bateau entre l’aéroport Marco Polo et le cœur urbain) de la jouissance du franchissement, de la transgression de frontière (que les plus exaltés transforment en sécession mystique d’avec l’immonde extérieur)
(…)
« Loup et domino invisibles, guidé par les rails d’itinéraires fléchés, chacun s’en va par campi et calli fredonnant son petit air d’opérette, déguisé comme il convient (c’est encore lors du carnaval, où la pantomime s’avoue le plus, qu’on joue le moins). La fête est programmée, encadrée, répétée, Marinière et chapeau de paille à ruban rouge, le gondolier joue à donner la sérénade ; le facchino, à porter les valises ; le camerière, à nous servir en sifflotant scampi et calamaretti ; et nous, entre l’Arsenal et les Prisons, à espion en mission, à Casanova en cavale, à l’entremetteur, au dandy dégoûté ou à l’ambassadeur déchu. Touriste, on peut même jouer au touriste ».
–Régis Debray, Contre Venise